
Mon travail est profondément engagé. Il ne se limite pas à capturer des instants, il s’inscrit dans une réflexion critique sur nos sociétés, leurs contradictions, leurs dérives et leurs absurdités. Mon approche repose sur l’idée que la photographie documentaire ne doit pas seulement témoigner, mais qu’elle doit aussi provoquer, questionner, déplacer les perspectives. À travers mes images, j’explore la tension entre l’individu et son environnement, entre le réel brut et la fiction, entre la dénonciation et l’évasion poétique.
J’emprunte à la littérature, et notamment au concept de tropisme tel que défini par Nathalie Sarraute dans Tropismes (1939). Elle décrivait ces mouvements intérieurs, fugaces et instinctifs, qui révèlent des intensités émotionnelles sous la surface des conventions sociales. Je traduis ces dynamiques en termes visuels, captant les glissements imperceptibles, les symboles inattendus, et les absurdités ordinaires qui composent nos quotidiens. Mon regard ne s’arrête pas aux objets visibles : il cherche à en extraire une profondeur critique et poétique, un « aller-retour » constant entre la réalité et l’imaginaire collectif.
Je revendique une photographie engagée qui interroge sans asséner de vérité. Mon travail s’appuie sur une approche narrative où l’équilibre entre incidence et coïncidence est essentiel. Le hasard maîtrisé me permet de révéler des scènes à tiroirs, où chaque détail peut offrir une nouvelle lecture. Dans l’anecdotique, je cherche le signifiant ; dans le désordre du monde, je compose une narration complexe, instinctive, où le réel côtoie l’absurde.
Si mes images interrogent la société contemporaine, elles le font en évitant le didactisme. Je crois que la critique sociale peut être plus percutante lorsqu’elle est portée par des codes narratifs poétiques, par une forme de décalage qui nous oblige à voir autrement. L’humour fait partie intégrante de cette démarche : il me permet de désamorcer la gravité, d’introduire une respiration et, paradoxalement, de rendre le propos encore plus percutant. Il ne s’agit pas d’édulcorer, mais d’ouvrir des brèches, de proposer une double lecture où le regard du spectateur oscille entre le comique et le tragique, le réel et l’absurde.
Ma série Elvis has left the building illustre cette tension entre l’humain et des environnements déshumanisés, entre la société de consommation et la quête de sens. Je perçois la ville comme une scène théâtrale, un espace saturé de signes où se croisent solitude, exclusion, instants de grâce et éclats absurdes.
Dans un monde où l’image est omniprésente, souvent retouchée, aseptisée et vidée de sa sincérité, je revendique une photographie tangible, brute, fidèle à l’instant. J’aime parler de « résistance poétique » pour qualifier ma démarche : résister à la froideur des récits artificiels, refuser la spectacularisation du drame et de la misère, tout en affirmant la nécessité de voir et de comprendre. Je privilégie l’authenticité du moment, capturant ce que j’appelle la richesse de l’expérience humaine.
Mon travail est un miroir tendu vers la société. Certaines images dénoncent, d’autres questionnent, mais je refuse de sombrer dans le cynisme ou le fatalisme. Je vois autant de sujets de réjouissance que de véritables motifs d’inquiétude. C’est pourquoi j’introduis des formes de légèreté, de dérision, pour proposer une vision du monde à la fois critique et sensible.
Résolument ancrée dans une tradition humaniste, mon œuvre s’efforce de conjuguer engagement et esthétisme, témoignage et subjectivité. Il ne s’agit pas seulement de capter la réalité, mais d’inviter à la voir autrement, de créer une distance, un espace de réflexion où l’image devient une brèche, un passage entre le visible et l’invisible, entre le banal et le sublime.
Je ne me contente pas d’observer : je raconte, j’interroge et je révèle, toujours avec la conviction que l’image peut encore, et doit toujours, nous reconnecter à l’essentiel.